Emil Aarestrup

Emil Aarestrup (1800-1856) est un médecin et poète danois dont l'œuvre n'a été reconnue qu'après sa mort. Médecin de profession sur l'île de Lolland puis à Odense, il écrivait en secret une poésie mêlant érotisme sensuel, précision anatomique et méditation sur la mort. Son unique recueil, Digte (1838), fut un échec total de son vivant, méprisé par le puissant critique J.L. Heiberg pour sa « lubricité ». Réhabilité plus tard par Georg Brandes, il est désormais considéré comme un précurseur de la modernité et l'un des lyristes les plus élégants du romantisme danois. Son influence marque encore aujourd'hui la littérature scandinave contemporaine.
| Naissance | |
|---|---|
| Décès | |
| Sépulture |
Cimetière Assistens (d) |
| Nom de naissance |
Carl Ludvig Emil Aarestrup |
| Nationalité | |
| Formation |
Université de Copenhague (médecine, 1819–1827) |
| Activité | |
| Conjoint |
Caroline Frederikke Aagaard (28 février 1808 – 1er janvier 1897) |
| Enfants |
12 enfants, dont Carl Aarestrup |
| Mouvement | |
|---|---|
| Genre artistique |
Poésie lyrique, poésie érotique, poésie anatomique, poésie romantique, ritornelles, ghazels, traductions |
Digte (1838), Efterladte Digte (1863), Samlede Skrifter (1922–1925, 6 volumes), Breve til Christian Petersen (1957) |
Emil Aarestrup (1800-1856) est un médecin et poète danois dont l'œuvre n'a été reconnue qu'après sa mort. Médecin de profession sur l'île de Lolland puis à Odense, il écrivait en secret une poésie mêlant érotisme sensuel, précision anatomique et méditation sur la mort.
Son unique recueil, Digte (1838), fut un échec total de son vivant, méprisé par le puissant critique J.L. Heiberg pour sa « lubricité ». Réhabilité plus tard par Georg Brandes, il est désormais considéré comme un précurseur de la modernité et l'un des lyristes les plus élégants du romantisme danois. Son influence marque encore aujourd'hui la littérature scandinave contemporaine.
Biographie
[modifier | modifier le code]Enfance et premières années à Copenhague (1800–1819)
[modifier | modifier le code]Emil Aarestrup naît le 4 décembre 1800 à Copenhague, dans une maison située au coin de Store Kongensgade et de l'actuelle Fredericiagade. Cette demeure appartient à son grand-père maternel, Rasmus Aagaard, marchand de thé et de porcelaine qui se désignait lui-même comme te- og porcellænshandler[1],[2].
Le jeune Emil grandira profondément marqué par l'atmosphère de cette boutique d'épicerie, dont il évoquera plus tard, dans une lettre du 11 avril 1844, « la douce atmosphère odorante, épicée et grasse de la boutique d'herboriste ». Dans cette même maison réside également le conseiller Friedrich Christian Sprein, ancien inspecteur à la cour de la reine douairière Juliane Marie au château de Fredensborg, qui avait employé le père d'Emil comme clerc.
La vie familiale bascule brutalement à partir de 1807 : les parents se séparent, et en avril 1808, le père, Jørgen Voigt Aarestrup contrôleur des postes à Østerport , meurt endetté. Sa mère, Sophie Charlotte Aagaard, décède un mois plus tard, laissant Emil orphelin à sept ans à peine. c'est Marie Møller dit Jomfru qui prend en charge l'éducation du petit Emil, l'élevant dans un environnement strict. Elle s'installe avec lui au coin de Pilestræde et d'Antonigade[3].
Sprein modifie son testament en faveur de la famille Aarestrup et il meurt trois jours plus tard en 1814, désignant comme héritière principale sa gouvernante de longue date, Marie Møller, ancienne dame de chambre de la reine douairière, tout en prévoyant que 7 000 rigsdaler seraient placés en fiducie pour les deux fils orphelins, dont Emil bénéficierait des intérêts jusqu'à sa mort.
C'est dans cette maison de Pilestræde, propriété d'un fabricant de peignes d'origine française nommé Cathala, qu'Emil passe les années suivantes. Il y rencontre Emilie Cathala, sa « sœur de nom » et quasi-contemporaine, dont la présence l'obsède durablement. Il évoque cette fascination dans un poème de bonne année (Nytaarsvers) en 1818 : il souhaite lui révéler « la sombre énigme du cœur qu'il porte ». Des années plus tard, il la retrouve voilée en veuve dans le jardin de Dyrehaven, une scène qui l'émeut profondément. Il est également épris, pendant cinq années consécutives, d'Inger Marie Zimmer, fille d'un herboriste de Pilestræde, à qui il dédie des sérénades empreintes de l'influence de Schack von Staffeldt un jeune homme mélancolique et silencieux, « chanteur du deuil et élégiaque », conscient à la fois du péché et de la grâce.
Entre 1813 et 1816, il avait été employé comme volontaire dans les bureaux du service médical militaire, se familiarisant avec l'administration de la santé publique. Sprein étant mort en 1814, Emil hérite de la rente placée en fiducie, qui lui permet de financer ses études[4].
Après sa préparation au baccalauréat (1817–1819) sous la direction du professeur adjoint Christian Spengler, Emil obtient son diplôme et s'inscrit à la faculté de médecine de l'université de Copenhague en 1819. Il s'installe comme pensionnaire chez son tuteur Spengler, au numéro 16 de la Fiolstræde, où il restera jusqu'en 1826[5],[6].
Avec sept années à Store Kongensgade, onze à Pilestræde et sept à Fiolstræde, il aura passé un quart de siècle dans la Copenhague intra-muros qui demeurera sa ville de cœur et son paradis perdu[7],[1],[5],[8],[9].
Études de médecine et formation intellectuelle (1819–1827)
[modifier | modifier le code]À l'université de Copenhague, Emil Aarestrup suit une formation scientifique et médicale remarquablement éclectique. Il assiste aux cours de H. C. Ørsted pour la physique, de J. Reinhardt pour la zoologie, de J. W. Hornemann pour la botanique, et des professeurs Schumacher, Saxtorph, Herholdt, Howitz et Ole Bang pour les diverses branches de la médecine. En parallèle, il fréquente les conférences littéraires d'Adam Gottlob Oehlenschläger, dont il admire la capacité à donner une forme plastique aux figures humaines une qualité qu'il s'appropriera en la concentrant sur les détails érotiques infimes.
En 1826, il visite l'exposition de moulages en plâtre de Bertel Thorvaldsen à Charlottenborg et en écrit à sa fiancée avec enthousiasme, décrivant notamment la statue d'un berger sur le mont Ida accompagné de son chien : « Tu aurais dû voir ce garçon, Caroline, et le contempler longuement, longuement, pour te faire une idée d'une beauté infinie pouvant s'exprimer dans des formes corporelles. »
Dès l'âge de quatorze ans, il écrit des poèmes.
Sa longue période d'études neuf ans au total, comparable à la décennie d'études de Søren Kierkegaard n'est pas uniquement médicale. C'est un étudiant de la vie, dépensant l'héritage de sa rente en promenades en voiture dans le nord de la Sjælland, fréquentant le parc de Dyrehavsbakken, et commençant à construire sa philosophie personnelle. Il obtient en juin 1827 son diplôme de médecine avec mention (embedseksamen med glans).
Spengler étant mort en septembre 1821, sa veuve Luise Spengler donna naissance en mars 1822 à une fille, Cornelia, dont Emil Aarestrup était à la fois le parrain officiel et le père biologique, une double parenté qu'il assumait discrètement[5],[8],[1],[9],[10].
Fiançailles avec Caroline Aagaard
[modifier | modifier le code]En août 1824, Emil Aarestrup se fiance avec sa cousine Caroline Frederikke Aagaard, alors âgée de seize ans, qui résidait à Præstø dans le sud de la Sjælland. Leur correspondance fiancée 114 lettres de la main d'Emil constitue un document humain et littéraire extraordinaire : mélange de déclarations enflammées, de longues digressions philosophiques, d'enseignements sur la nature et la science, et de prescriptions médicales (il lui recommande, pour ses engelures, un remède à base d'huile de térébenthine, d'alcool et d'eau de rose).
Il tente de modeler l'esprit de Caroline, l'exhortant à se libérer des conventions bourgeoises : « Miroir-toi en moi, chère Caroline », « Ne laisse pas de petites considérations t'obscurcir », « Lorsque l'homme s'abandonne à la femme et elle à lui, ils agissent avec la plus grande liberté. » Il lui explique que penser, c'est « comprendre la cohérence des choses », et que posséder un goût artistique, c'est « rappeler en imagination ce qui s'est passé de beau dans la vie ».
Le 8 septembre 1825, après qu'elle eut bravé les conventions pour devenir sa maîtresse, il lui écrit que « le divin s'est révélé à moi plus bellement que jamais ».
Sa passion pour l'anatomie se révèle elle aussi très tôt : dans une lettre à sa fiancée Caroline Aagaard datée du 10 avril 1826, il décrit ses dissections de cadavres avec un lyrisme saisissant, évoquant « les lambeaux de chair rouges et frais avec leurs membranes fines et transparentes, les tendons brillants comme de l'argent, les cartilages des articulations, d'un blanc de neige et lisses, le réseau infiniment fin de veines, d'artères et de nerfs, et l'admirable cohérence que l'intelligence peut y découvrir ». Pour lui, un corps mort contient « un trésor de la plus haute beauté » et inspire un émerveillement comparable à celui que l'on éprouverait devant l'œuvre la plus parfaite de la nature. Cette vision, qui renoue avec la tradition de Niels Stensen, préfigure le réalisme anatomique caractéristique de sa poésie.
Le couple se marie le 21 octobre 1827 en l'église Trinitatis de Copenhague, cérémonie célébrée par leur ami le pasteur et poète H. A. Timm[11],[8],[5].
Médecin à Nysted, Lolland (1827–1838)
[modifier | modifier le code]Aussitôt marié et diplômé, Emil Aarestrup ouvre un cabinet médical à Nysted, petite ville côtière de l'île de Lolland. Il achète une maison sur l'Algade grâce à l'héritage de ses grands-parents et y exerce comme généraliste, soignant aussi bien les paysans que l'aristocratie locale. Il aménage dans son jardin botanique qui descend jusqu'à la mer une collection d'arbres et d'herbes médicinales, reflet de sa passion botanique héritée de ses études. Il devient le médecin attitré de la famille Raben du château d'Ålholm, un domaine voisin réputé pour son parc botanique étendu et varié, que le poète fréquente avec plaisir.
Ces onze années à Nysted sont les plus productives de sa vie littéraire. C'est là qu'il forge son style, rédige ses poèmes les plus célèbres et trouve ses principales muses. Sa clientèle est diverse et exigeante : il assiste à des naissances, soigne des nourrissons mourants, des mères agonisantes, des femmes battues, des hommes victimes d'accidents du travail, et combat des épidémies de tuberculose dans des conditions souvent sordides. Dans ses lettres à ses amis, il décrit sans fard les logis infects et les patients démunis, avec une prose cruelle qui peut évoquer Charles Dickens mais sans la moindre sentimentalité visible. Il écrit également à sa femme des lettres nostalgiques depuis ses déplacements, évoquant notamment leurs premières nuits communes : « Et toi quand la lumière est éteinte / Et que tu dors ton premier somme / Qui vient doucement dans la chambre / Et te réveille et t'embrasse la bouche ? »
En 1832, il accompagne la comtesse Amalie Raben (1800–1832) à Karlsbad pour une cure thermale destinée à soigner sa tuberculose. Le voyage dure de fin mai à mi-septembre. Durant l'absence, il envoie à Caroline des lettres brûlantes de désir et de nostalgie. Amalie meurt à Dresde lors du voyage de retour ; Emil Aarestrup organise ses funérailles avant de rentrer seul à Nysted en septembre. Cet événement la mort d'une femme jeune, aimée et condamnée marque profondément son œuvre. Il inspire notamment la suite tragique de poèmes regroupés dans les Erotiske Situationer, et le poème Paa Bjerget.
Au début de 1833, Sophie Hansen, l'ex-fiancée de son ami Christian Winther qui s'était lassé de leurs fiançailles prématurées , s'installe dans le presbytère du pasteur Isaac Sidenius à Øster Ulslev. Emil Aarestrup lui envoie des vers enchanteurs : « Il y a un sortilège sur tes lèvres, / Il y a un abîme dans ton regard. » Le jour de l'an 1834, lors d'un dîner où était présent Winther, celui-ci entend plusieurs de ces poèmes érotiques et, « ivre et rempli de joie », presse son ami de les faire imprimer. À la même époque, Emil Aarestrup se prend d'une vive passion pour Casse Hirsch, jeune femme juive de la bourgeoisie copenhaguoise, séduite lors de consultations médicales.
Vers le milieu des années 1830, il découvre l'œuvre du virtuose de la versification allemande Friedrich Rückert, qui lui ouvre les formes poétiques orientales : le ghazel, la maqâme (ou makame) et la ritournelle italienne. Il compose sa première maqâme pour Sophie Hansen, puis en octobre 1836, une trilogie de ghazels célébrant ses trois muses Sophie, Casse et Amalie en les associant à des tonalités émotionnelles distinctes : consolation amicale, menace divine, et prière au souvenir de la morte.
En 1837, à la demande insistante de Christian Winther, Emil Aarestrup accepte enfin d'envoyer ses manuscrits à l'éditeur. Le 30 septembre 1837, il écrit à son ami Christian Petersen : « Mes poésies, dont je suis aussi las qu'un chat de moutarde, je les ai enfin expédiées à W. » Winther remet un manuscrit déjà composé à l'éditeur C. A. Reitzel, qui publie Digte dès décembre 1837 (avec millésime 1838). Le recueil comprend 130 poèmes et 42 ritournelles. le recueil sera vendu à 40 exemplaires[12],[13],[14],[5],[1],[8],[9],[11].
À Sakskøbing, puis Odense (1838–1856)
[modifier | modifier le code]En avril 1838, espérant une clientèle plus aisée et plus stimulante, Emil Aarestrup transfère sa famille et son cabinet à Sakskøbing, toujours sur Lolland. Il continue de se rendre chaque année à Copenhague pour « réchauffer son âme gelée », comme il l'écrit à Christian Petersen. L'échec de son recueil le décourage profondément : dès lors, il n'écrit plus que rares poèmes, pour la plupart des pièces d'occasion.
En juillet 1839, il rencontre Bertel Thorvaldsen sur l'île de Møn, lors d'une fête d'anniversaire à Stege le 19 juillet ou lors d'un banquet dans la forêt de Klinteskoven le 20 juillet. Lors de cette rencontre, Thorvaldsen lui demande : « Alors, avez-vous vu quelque chose qui vous a plus ? » dans son atelier. Aarestrup possédait à son domicile des moulages en plâtre de plusieurs œuvres du sculpteur.
En 1838, à l'occasion du retour triomphal de Thorvaldsen à Copenhague le 17 septembre, il avait composé plusieurs sonnets en son honneur, dont l'un décrit la journée du lendemain, et un cycle de quatre sonnets publiés le 11 octobre 1838.
Après deux candidatures infructueuses en 1844 pour le poste de stiftsfysikus (médecin officiel du diocèse) à Nykøbing Falster et en 1847 pour le même poste à Odense, Emil Aarestrup obtient enfin, en 1849, la nomination de stiftsfysikus à Odense, où il exercera jusqu'à sa mort. Il s'acquitte consciencieusement de ses fonctions administratives, rédigeant chaque année des rapports détaillés sur les maladies du diocèse. Dans une lettre du 25 avril 1855 à son ancien camarade d'études, le professeur Seligmann Meyer Trier, médecin-chef à l'hôpital général de Copenhague, il décrit sa vie à Odense avec une mélancolie résignée : « Je mène ici une vie tranquille dans la petite Odense avec ses quelque 13 000 habitants. Ma vie est plus confortable que lorsque je sillonnais jour et nuit les routes de Lolland dans des charrettes paysannes. Mais les chocs intellectuels y sont tout aussi rares, et les vibrations qu'ils devraient provoquer en moi font défaut. » Il n'a pas renoncé à suivre l'évolution de la médecine, et ses lettres à Trier témoignent de consultations professionnelles régulières, notamment au sujet de cas cliniques complexes[15],[16].
Sa dernière période créatrice, autour de 1850, lui inspire Naar jeg i Eenrum færdes, poème dans lequel la bien-aimée disparue vraisemblablement Amalie Raben lui apparaît, « libre mais inchangée », et, telle la Béatrice de Dante, veut lui montrer « les anges du Ciel et la béatitude ». Ce poème confirme que, jusqu'à la fin, Emil Aarestrup demeure fidèle à l'idéalisme platonique de son époque : la beauté comme chemin vers le paradis.
Emil Aarestrup meurt le 21 juillet 1856 à Odense et enterré au cimetière d'Assistens à Odense., à l'âge de cinquante-cinq ans, d'une péritonite consécutive à la rupture de la vésicule biliaire (Peritonitis post rupturam vesicae felleae). Il est inhumé à Odense. Il avait lui-même, avec une ironie grinçante, déclaré que la providence devait avoir voulu faire de lui un exemple de la capacité d'extension de la peau humaine allusion à une obésité dont il souffrait dans ses dernières années, qu'il attribuait à la faiblesse, à la paresse, à l'uniformité et à la solitude de sa vie provinciale[8],[11],[14],[15],[13].
Vie privée
[modifier | modifier le code]Le mariage avec Caroline Aagaard
[modifier | modifier le code]Emil Aarestrup et Caroline Frederikke Aagaard (1808–1897) ont eu douze enfants ensemble. Le couple fut profondément lié, mais aussi profondément asymétrique : lui cherchait dans sa femme une compagne qui s'abandonnerait sans réserve à la sensualité et à l'esprit ; elle trouvait sa plénitude dans la gestion du foyer et dans l'éducation des enfants, que les grossesses successives rythmaient presque continuellement pendant vingt ans. Emil Aarestrup lui écrivait des lettres passionnées pendant ses absences et célébrait dans ses poèmes la nuit de leurs noces et leurs premières amours. À l'approche de leur noce d'argent, en 1852, il enveloppait le souvenir de leur nuit de noces d'un parfum de roses. Pourtant, dans un poème décrivant Caroline entourée de ses enfants « Elle berce sur son bras, / Elle presse contre son cœur / Les doux petits rouges / Ces chéris potelés ; / Elle règne comme la dame / Dans la salle et la chambre » , transparaît, sous le tableau de la mère accomplie, un reproche voilé pour l'épouse inaccessible.
Il reconnaissait lui-même, dans une sorte d'examen de conscience tardif, avoir imposé à Caroline des exigences excessives. En fin de vie, il lui dédie un poème sur la fidélité : « Lorsque la fraîche floraison se fane, / Que la main tremble, faible et lasse, / Lorsque les joues d'autrefois rondes / Se ridant de jour en jour : / Que reste-t-il comme récompense au cœur ? / Fidélité, nous n'avons besoin que de toi / Entends donc ma première prière : / Aime-moi un peu et aime-moi longtemps ! » Leur fils aîné, Carl Aarestrup, émigre au Brésil pour un temps avant de revenir au Danemark et d'épouser la fille du marchand d'épices Christian Petersen, ami de son père[17].
Les muses et les liaisons
[modifier | modifier le code]La vie sentimentale d'Emil Aarestrup déborde largement du cadre conjugal. Ses muses successives nourrissent directement son œuvre. La comtesse Amalie Raben (1800–1832), fille du comte d'Ålholm, avec qui il entretient un « rapport silencieux et rêveur » lors de leur voyage à Karlsbad, reste après sa mort une figure centrale de sa poésie : il la prie de le laisser « reposer dans les bras de celle qui est morte ». Sophie Hansen, l'ex-fiancée de Christian Winther, inspire le célèbre poème Til en Veninde (1835).
Casse Hirsch, jeune femme juive de la bourgeoisie copenhaguoise, séduite lors de consultations médicales, est évoquée dans plusieurs poèmes sensuels.
Ces relations dont l'étendue réelle demeure incertaine, la poésie d'Aarestrup ayant toujours une dimension cérébrale et distanciée alimentent une fantaisie érotique qui compense les insatisfactions d'une vie conjugale trop ordinaire pour ses ambitions.
Il est par ailleurs le père biologique de Cornelia, née en mars 1822 de sa liaison avec Luise Spengler, veuve de son ancien tuteur[5],[10],[13],[17].
Analyse de l'œuvre
[modifier | modifier le code]Influences et formation du style
[modifier | modifier le code]La formation poétique d'Emil Aarestrup est entièrement autodidacte, construite à travers la traduction et l'imitation des grands lyristes européens. Il traduit Byron (Parisina, 1837, d'après le Tale de 1816), Thomas Moore et Heinrich Heine, et étudie assidûment Friedrich Rückert, dont il adopte les formes orientales : ghazel, maqâme, ritournelle italienne pour les introduire dans la poésie danoise. De Schack von Staffeldt et d'Adam Oehlenschläger, il hérite du lyrisme romantique. Mais sa vision est plus charnelle et plus ironique que celle de ses devanciers : il rapproche Heine et Byron pour leur érotisme et leur ironie, Moore pour la franchise de sa poésie sensuelle[8],[9].
Son style se définit par plusieurs traits distinctifs. D'abord, un réalisme anatomique: son regard de médecin disséqué le corps féminin en ses parties le coude, le genou, l'épaule, les lèvres, la paume, les yeux avec la précision d'un chirurgien et la ferveur d'un adorateur. « Il y a une âme dans ce coude, / Une force de déesse dans ce genou. » Les formes peuvent devenir presque abstraites et géométriques dans son imagination : « Quelles fentes et quelles rainures ; / Quelle ligne serpentine / Termine ces étendues et ces pointes, / Ce coude, ces mains ! »[8].
Ensuite, un lyrisme sensuel du moment: la situation érotique est pour lui un arrêt sur image, une sculpture ou un tableau. Il ralentit le temps, déplie la situation, la fait tourner sous tous ses angles. L'œil, le regard est son instrument privilégié ; la rencontre des yeux est l'étincelle électrique fondatrice de l'érotisme. Dans Fjerboldtspillet (le jeu de volant), ce n'est pas le sport qui importe, mais l'instant où le regard du poète croise celui de la joueuse à travers une fenêtre ouverte : « Ton regard et le mien comme ils se sont rencontrés, / Vite, heureusement ! »[8],[9].
Puis, une tension entre l'érotisme et la mort: la fugacité de la vie traverse toute son œuvre. L'abandon érotique et l'abandon dans la mort se confondent parfois jusqu'à l'indiscernabilité. Il relie l'extinction dans l'extase et l'extinction dans la mort, les deux formant une seule frontière sacrée. Son œuvre s'organise autour de trois pôles narratifs : l'union, la séparation, la mort[8],[9].
Enfin, une dimension humoristique et ironique: ses ritournelles, souvent gaillardes, jouent sur le double sens, l'absurde et l'ironie sociale, dans la veine de Johan Herman Wessel[8],[9].
Digte (1838) : structure et contenu
[modifier | modifier le code]Le recueil Digte, publié en décembre 1837 chez C. A. Reitzel avec millésime 1838, est composé avec une intention précise. Un nouveau poème en ouverture sollicite la bienveillance du lecteur, puis revendique, avec Lucca Signorelli, la sainteté de l'art. Le recueil s'organise en plusieurs ensembles[13].
Les romances narratives Fjeldspringet, Torsten og Trine, Havfruen séduisent le lecteur par un esprit affirmatif de la vie, tandis que d'autres, comme Bruden, Ulykken rammer alle et Enken, déclinent des tonalités funèbres. La poésie érotique conjugale inclut Gunløde, et des pièces humoristiques comme Nordexpeditionen et Pastor Hugo précèdent des accords plus audacieux : « Ô, était-ce un péché que nous étions seuls ? » Dans Til Nanna, il évoque une paire de bas dont les tiges molles doivent saisir « tout ce qui est plein et gracieux » chez la destinataire une hardiesse érotique sans précédent dans la poésie danoise[13].
Les quarante-deux ritornelles constituent une collection de miniatures à trois vers (première et troisième lignes rimées), forme italienne introduite par Aarestrup dans la littérature danoise. La plupart sont d'un contenu érotique suggestif, mais certaines relèvent d'un humour grinçant : « Neuf enfants Rosa eut, tous très différents l'un de l'autre, / Chaque nourrisson ressemblait à son propre père, / Mais il n'y en avait pas un qui ressemblât au mari. »[13].
L'ensemble culmine dans les Erotiske Situationer, cycle de cinquante et un poèmes constituant le sommet de l'œuvre d'Aarestrup. Ce cycle peut se lire comme une novella poétique en trois phases : le rapprochement (Paa Bjerget, I Theatret), la passion (Kanefarten, En Soirée) et la mort (Det Sidste). Chaque poème est une situation autonome plastique comme une sculpture ou arrêtée comme un tableau , mais l'ensemble forme une histoire d'amour et de séduction : un homme libre et penseur tente d'éveiller la sexualité d'une jeune femme bourgeoise. Dans Kanefarten, lorsque l'amour doit enfin s'accomplir, elle dit non. Elle tombe malade, décline et meurt. À travers cette douleur, le moi du poète naît comme artiste : il subit une transformation de l'amant en poète, conformément à l'idéal romantique[13],[18].
Les types féminins des Situations sont typologisés avec une précision quasi clinique : la femme aguicheuse au premier coup d'œil (Paa Bjerget : « Si l'on peut ensorceler quelqu'un, c'est avec la paupière »), la dame distante et froide comme l'air de décembre dans Kanefarten, la femme dominatrice qui exige l'esclavage de l'amant (En Soirée), la jalouse qui interdit à son amant toute autre idole (Det første Bud), la fidèle absolue qui vit et mourra avec lui (elle s'adosse au platane, dont elle veut être la dryade). Dans Det Sidste, le dernier poème, elle meurt sans pouvoir parler, mais ses yeux grands ouverts « m'ont tout avoué, tout ! »[13].
La pièce En Soirée est particulièrement révélatrice : un aristocrate conservateur affirme qu'il faut toujours que certains dominent et d'autres obéissent ; le poète, qui en est d'abord moqueur, reconnaît que cette proposition politique l'amène à fantasmer une soumission érotique, transformant la théorie sociale en scénario de désir : « Il était un droit naturel chez ceux-là / De rayonner, comme chez les autres / Une contrainte naturelle de subir. » C'est un poème SM conscient de lui-même[13].
Le modèle byronien et la traduction de Parisina
[modifier | modifier le code]La traduction de Parisina de Byron (1816) en 1837 joue un rôle structurant dans la genèse des Erotiske Situationer. Ce Tale byronien histoire d'amour interdit entre Parisina et Hugo, dont le père Azo condamne le fils à mort et dont la folie de Parisina éclate en un cri déchirant lors de l'exécution est formellement proche du cycle d'Aarestrup. Travailler sur Byron lui a permis d'« entrer derrière ses phrases et son organisation thématique pour observer le mécanisme ». Le motif de la femme qui tombe et se brise, aussi belle qu'un marbre renversé dans la poussière, traverse aussi bien Byron qu'Aarestrup : dans sa romance Tidlig Skilsmisse, une jeune aristocrate s'effondre à l'annonce de la mort de son bien-aimé tué en duel, « comme brisée on ne trouve pas de marbre / Plus bellement étendu dans la poussière »[15].
Les ritournelles : une forme à part entière
[modifier | modifier le code]Emil Aarestrup a écrit plus de 200 ritournelles, en plus de ses quelque 500 poèmes. Cette forme italienne improvisée trois vers dont le premier et le troisième riment exige un point surprenant pour prendre vie. Il l'adapte à la botanique (il était herboriste passionné : « Fleur de sauge ! / Même si beaucoup te traitent de prude, / Ta petite cachette de miel, l'abeille la connaît. »), à l'érotisme géométrique (« Tout ce qu'on peut dire de sensé sur les épaules blanches comme neige et rondes, je l'ai dit ; en retour / Accorde-moi maintenant l'une d'elles comme lieu de repos. »), à l'humour grinçant, voire au deuil[17],[13],[8].
Réception critique et postérité
[modifier | modifier le code]À sa publication, Digte suscite l'indignation d'une partie du lectorat bourgeois et le silence de la presse littéraire. Le critique J. L. Heiberg, figure dominante des salons culturels copenhaguois celui que Kierkegaard et H. C. Andersen eux-mêmes avaient du mal à impressionner , s'abstient d'écrire une recension tout en répandant son mépris en privé : « Une certaine lubricité est le seul contenu de ces poésies. » Aarestrup est accusé d'impiété et de grossièreté, et perçu comme un matérialiste, alors qu'il trouvait paradoxalement l'explication de son échec dans le matérialisme croissant de son époque. L'échec commercial est cinglant : quarante exemplaires vendus.
Après sa mort, ses Efterladte Digte (1863) sont publiés grâce à Christian Winther et F. L. Liebenberg. Un choix de poèmes avec introduction de Georg Brandes suit. La réhabilitation est définitive : Brandes le reconnaît comme un précurseur du modernisme, affirmant qu'Aarestrup « préfigure le moderne ». Les Samlede Skrifter (1922–1925, six volumes), édités par Hans Brix et Palle Raunkjær, établissent le corpus complet. En 1952, Hans Brix publie la biographie de référence en deux volumes (le second contient les lettres à Caroline Aarestrup).
Depuis lors, plusieurs sélections ont été publiées, notamment trois dans les années 1990. Des mises en musique de ses poèmes par Peter Abrahamsen, Erik Grip et, plus récemment, par le chef de chœur Phillip Faber dont le tango en mi mineur pour Til en Veninde (2002) a été intégré à la Højskolesangbogen témoignent de sa vitalité culturelle persistante.
Son influence s'est exercée sur Sophus Claussen (symbolisme), Jens August Schade et Pia Tafdrup (érotisme poétique), et Michael Strunge.
Il est aujourd'hui au programme des lycées danois.
Son portrait le plus connu est une lithographie de P. H. Gemzøe d'après un dessin d'Aug. Schiøtt (1847).
Une médaille a été frappée en son honneur par Arnoff Thomsen en 1950, et un relief par le même artiste en 1953 a servi au monument érigé à Nysted.
De 1950 à 2003, la Dansk Forfatterforening (Association danoise des écrivains) a décerné la médaille Emil Aarestrup à un poète danois, en reconnaissance d'un recueil de poèmes individuel ou de l'œuvre poétique de celui-ci dans son ensemble[7].
Des plaques commémoratives ornent les maisons qu'il a habitées à Fredericiagade 33 à Copenhague, à Sakskøbing et à Nysted.
Une route littéraire, la « Digterruten », de 5,1 km en dix étapes avec banc commémoratif, QR codes et citations, parcourt les lieux qu'il fréquentait à Nysted[15].
Œuvres
[modifier | modifier le code]Publications du vivant de l'auteur
[modifier | modifier le code]Digte (1838, C. A. Reitzel) : 130 poèmes et 42 ritournelles, dont les sections Erotiske Situationer (51 poèmes), les romances narratives, les poèmes sur la mort et les ritournelles.
Traduction de Parisina de Byron (1837, non publiée séparément de son vivant).
Publications posthumes
[modifier | modifier le code]Efterladte Digte (1863), édités par Christian Winther et F. L. Liebenberg.
Digte, édition Oluf Friis (1918, rééditée en 1962).
Samlede Skrifter (1922–1925, 6 volumes), édités par Hans Brix et Palle Raunkjær (réimpression photographique 1976).
Breve til Christian Petersen (1957), lettres éditées par Morten Borup.
Emil Aarestrups breve (vol. I-IV), édités par Eva Vikjær, Det danske Sprog- og Litteraturselskab (en cours de publication depuis 2016).
Poèmes les plus célèbres
[modifier | modifier le code]Angst (1838)
Til en Veninde (1835, publié 1838)
Paa Bjerget (inspiré du voyage avec Amalie Raben, 1832)
Det Sidste (dernier poème des Erotiske Situationer)
Kanefarten, I Theatret, En Soirée, Straf, Gunløde, Naar jeg i Eenrum færdes (vers 1850)
Eensomheden (méditation sur la mort et la solitude)
Lucca Signorelli (sur l'artiste qui surmonte la douleur par la beauté).
Notes et références
[modifier | modifier le code]- « Selected Poems by Emil Aarestrup », sur scholarsarchive.byu.edu (consulté le 15 avril 2026)
- ↑ (cs) Emil Aarestrup | životopis, informace | ČBDB.cz (lire en ligne)
- ↑ (da) « Biografi », sur Museet Aarestrups Hus (consulté le 15 avril 2026)
- ↑ (da) Claus Grymer, « Digterens livsmod og opgivelse », sur Kristeligt Dagblad (consulté le 15 avril 2026)
- (da) « Emil Aarestrup biografi », sur Kalliope (consulté le 15 avril 2026)
- ↑ (da) « Emil Aarestrup », sur Dansk Biografisk Leksikon | Lex, 23 avril 2023 (consulté le 15 avril 2026)
- (da) « Emil Aarestrup », sur Forfatterweb (consulté le 15 avril 2026)
- (da) « Kristian Himmelstrups roman viser, at Emil Aarestrup var en formidabel digter og et anstrengende menneske », POV, 13 février 2026 (lire en ligne, consulté le 15 avril 2026)
- (da) « Beslægtede forfatterskaber », sur Forfatterweb (consulté le 15 avril 2026)
- (da) « Til en veninde », sur hojskolesangbogen.dk (consulté le 15 avril 2026)
- « Gamle Danske Sange: Emil Aarestrup », sur ugle.dk (consulté le 15 avril 2026)
- ↑ (da) « Emil Aarestrup | Litteratursiden », sur litteratursiden.dk (consulté le 15 avril 2026)
- (da) Daniel Øhrstrøm Journalist, « Poetisk pioner blev stemplet som en liderlig digter », sur Kristeligt Dagblad (consulté le 15 avril 2026)
- « Emil Aarestrup - Arkivet, Thorvaldsens Museum », sur arkivet.thorvaldsensmuseum.dk (consulté le 15 avril 2026)
- (da) « Emil Aarestrup », sur Danske Digterruter (consulté le 15 avril 2026)
- ↑ « Klassikerdagen 2000 Emil Aarestrup », sur www.klassikerdagen.dk (consulté le 15 avril 2026)
- (nb) Per Joachim Aarestrup Lund, « Var det synd? Emil Aarestrup, lege og lyriker », Tidsskrift for Den norske legeforening, 30 juin 2002 (ISSN 0029-2001, lire en ligne, consulté le 15 avril 2026)
- ↑ (da) « Emil Aarestrup », sur Forlaget Gladiator (consulté le 15 avril 2026)
Voir aussi
[modifier | modifier le code]- Christian Winther (ami et soutien littéraire)
- Sophus Claussen (héritier symboliste)
- Bertel Thorvaldsen (sculpteur admiré)
- Heinrich Heine, Lord Byron, Friedrich Rückert, Thomas Moore (influences)
- Søren Kierkegaard (contemporain, interlocuteur indirect)
- Georg Brandes (réhabilitation critique)
Liens externes
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- Ressources relatives à la musique :
- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :
[1] Liste complète de ses œuvres.